Menaces géopolitiques
Menaces cyber liées à la Russie : comprendre les risques pour la Belgique
Derrière l’expression « menace cyber russe » se trouvent hacktivistes, criminels et opérations d’espionnage. Les distinguer aide à préparer une réponse proportionnée.

Dans cet article
Un site public inaccessible pendant une heure, un collaborateur qui reçoit un faux document très crédible, un accès discret conservé pendant des mois dans le réseau d’un fournisseur : ces incidents sont souvent regroupés sous l’étiquette de « menace cyber russe ». Le terme est commode, mais il mélange des acteurs, des objectifs et des niveaux de gravité très différents.
Pour comprendre le risque en Belgique, il faut d’abord séparer ce qui cherche à faire du bruit de ce qui cherche à ne pas être vu.
Trois réalités derrière une même expression
La première catégorie regroupe des collectifs hacktivistes pro-russes. Ils revendiquent des attaques par déni de service, publient des listes de cibles et cherchent un effet politique immédiat. Leur succès se mesure surtout en captures d’écran, reprises médiatiques et sentiment de perturbation.
La deuxième catégorie est criminelle. Ces groupes poursuivent l’argent : rançongiciel, extorsion, vol d’identifiants, fraude au paiement ou revente d’accès. Ils peuvent opérer depuis l’espace russophone sans être dirigés au quotidien par un service étatique. Leurs intérêts rejoignent parfois ceux d’un État, mais l’attribution reste délicate.
La troisième catégorie rassemble les opérations liées à des services de renseignement ou à des groupes soutenus par un État. Elles visent l’accès durable, la collecte d’informations et la préparation de capacités qui pourront être utilisées plus tard. Elles sont moins visibles qu’une attaque DDoS et potentiellement beaucoup plus graves.
Cette distinction évite deux erreurs : minimiser toutes les opérations parce qu’une campagne DDoS a été rapidement absorbée, ou présenter chaque panne comme une attaque stratégique.
Pourquoi la Belgique est particulièrement exposée
La Belgique n’est pas visée uniquement pour ses propres institutions. Bruxelles accueille les institutions européennes, l’OTAN, des représentations diplomatiques, des fédérations professionnelles et de nombreuses organisations qui travaillent sur l’énergie, la défense, les sanctions ou l’aide à l’Ukraine.
Un attaquant peut donc s’intéresser à une petite structure belge non pour ce qu’elle détient directement, mais parce qu’elle fournit un service, entretient un équipement ou partage des documents avec une organisation plus sensible. Le prestataire informatique, le cabinet de conseil, l’association sectorielle et le sous-traitant logistique font partie de la même surface d’attaque.
Les campagnes observées en 2025 illustrent cette diversité. Le CCB a recensé cinq vagues coordonnées de DDoS pro-russes, souvent calées sur l’actualité géopolitique. Leur impact est resté généralement limité grâce à la préparation des organisations, aux fournisseurs d’accès et à la procédure « Red Button ». Dans le même temps, les activités soutenues par des États ont continué à rechercher des accès de long terme en exploitant des failles connues, des identifiants volés et des équipements exposés.
DDoS : beaucoup de visibilité, un objectif surtout politique
Une attaque DDoS consiste à saturer un service avec un volume de trafic qu’il ne peut plus traiter. Pour le public, le résultat est simple : le site ou l’application ne répond plus.
Ces campagnes sont souvent annoncées. La publicité fait partie de l’opération : elle permet au groupe de revendiquer un succès même lorsque l’interruption est courte ou ne touche qu’une page secondaire. Relayer sans recul chaque revendication peut alors amplifier l’effet recherché.
Cela ne signifie pas qu’il faut ignorer le DDoS. Un portail indisponible au mauvais moment peut bloquer une démarche, une communication de crise ou un service essentiel. La bonne réponse associe une protection technique en amont, un contact prêt chez l’hébergeur, une version minimale du service et une communication factuelle qui ne transforme pas l’attaquant en acteur plus puissant qu’il ne l’est.
L’espionnage commence souvent par une faille banale
Les opérations les plus dangereuses n’utilisent pas forcément une technique inconnue. Elles profitent fréquemment d’un correctif non appliqué sur un VPN, un équipement réseau, une plateforme collaborative ou une passerelle de messagerie. Elles peuvent aussi commencer par un mot de passe déjà compromis.
La sophistication se trouve ailleurs : choix patient de la cible, connaissance de l’organisation, discrétion après l’entrée et capacité à exploiter les relations de confiance. Une fois installé, l’attaquant cherche les comptes d’administration, les documents de travail, les sauvegardes et les connexions vers des partenaires.
Les outils d’intelligence artificielle rendent la reconnaissance et l’ingénierie sociale plus rapides. Ils aident à résumer des informations publiques, produire des messages dans la langue de la cible ou adapter un scénario. Ils n’ont pas remplacé les fondamentaux : une faille connue, un compte mal protégé et un accès fournisseur trop large restent les portes les plus rentables.
L’attribution n’est pas un exercice de communication
Une adresse IP étrangère, un logiciel déjà associé à un groupe ou une revendication sur Telegram ne suffisent pas. Des machines innocentes servent de relais, des outils sont copiés et certains acteurs imitent volontairement les méthodes d’un autre.
L’attribution publique combine traces techniques, renseignement, chronologie, infrastructure et contexte opérationnel. Elle peut prendre du temps. Une organisation victime n’a toutefois pas besoin d’attendre cette conclusion pour agir : isoler les systèmes touchés, préserver les preuves, révoquer les accès et informer les autorités compétentes restent nécessaires quel que soit l’auteur.
Une préparation adaptée à la taille de l’organisation
Pour une petite structure, la priorité n’est pas d’acquérir une plateforme complexe de renseignement sur les menaces. Il faut savoir quels services sont exposés sur internet, qui les maintient et quand ils ont été corrigés pour la dernière fois. Les comptes de messagerie, d’administration et d’accès distant doivent utiliser une authentification résistante au phishing.
Pour une organisation plus grande, il faut ajouter la segmentation, la surveillance des accès inhabituels, la gestion des comptes fournisseurs et une capacité de réponse testée. Les journaux doivent être conservés assez longtemps : un espion discret peut rester présent bien au-delà de quelques jours.
Dans les deux cas, trois questions sont utiles :
1. Si notre site public tombe, quel service minimum reste disponible ?
2. Si un fournisseur est compromis, jusqu’où son compte peut-il aller chez nous ?
3. Si nous découvrons aujourd’hui un accès vieux de six mois, avons-nous encore les journaux nécessaires pour comprendre ?
Communiquer sans servir l’opération adverse
Lors d’une attaque revendiquée, la communication doit distinguer indisponibilité, intrusion et fuite de données. Un site inaccessible ne prouve pas que le réseau interne a été compromis. À l’inverse, un service qui fonctionne normalement ne garantit pas l’absence d’espionnage.
Dire ce qui est confirmé, ce qui ne l’est pas et ce que les usagers doivent faire protège mieux que des formules alarmistes. Cette discipline réduit la désinformation et aide les équipes techniques à travailler sans pression inutile.
Une réponse nécessairement européenne
Les chaînes d’approvisionnement, les hébergeurs et les groupes d’attaquants traversent les frontières. Le partage d’indicateurs, les exercices entre CSIRT, les procédures communes et la protection des fournisseurs stratégiques sont donc aussi importants que les mesures prises à l’intérieur d’une seule organisation.
La position de Bruxelles donne à la Belgique une responsabilité particulière : relier les signaux nationaux aux mécanismes européens et transformer les enseignements européens en moyens concrets pour les acteurs locaux.
Sources officielles
Informations éditoriales
- Rédaction
- Jeremy Kraft
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